Dollars solidaires 2005

Portrait des artistes : Annie Roy et Pierre Allard, de l’ATSA

<doc974|right>«On en est fiers. On a aimé le créer. On espère que les gens vont l’adopter comme on l’adopte déjà.»
Annie Roy et Pierre Allard, ATSA

C’est à Annie Roy et Pierre Allard, de l’ATSA, que le Collectif a confié la réalisation de cette deuxième édition du dollar solidaire. Selon un usage que nous tentons d’établir, à l’effet que l’artiste de l’année précédente trouve l’artiste de l’année suivante, il et elle ont été approchéEs il y a quelques mois par Johanne Chagnon, l’artiste conceptrice du dollar 2004. Comment le lien s’est-il fait ? Le thème représentait un terrain connu pour Pierre et Annie qui, dans le cadre d’un projet intitulé Échange de devises, avaient eu l’occasion de réfléchir sur le sens que prend l’échange dans nos sociétés. Par ailleurs il et elle avaient toute une expérience dans la réalisation d’œuvres sociales qui confrontent les prêts à penser dont leur intervention État d’Urgence, qui vous est décrite plus bas et qui nous confronte chaque année à l’écart grandissant entre les classes. Dès le départ, le concept du dollar solidaire leur est apparu très riche en potentiel et leur désir de prêter leur imaginaire à une cause qui leur est chère et à un groupe qui se bat tout au long de l’année auprès des instances politiques pour faire changer les choses leur a semblé essentiel.

Comme vous allez le voir, nos deux artistes, qui habitent Montréal, n’ont pas peur d’allier créativité et action sociale dans un mélange pour le moins… aussi provocateur que plein d’humour ! Pierre et Annie interviennent dans le quotidien pour mettre en relation des symboles forts, faire parler leur opposition, tendre la main vers les gens et en même temps susciter leur intérêt, pour ainsi faire des brèches vers des manières d’être et de vivre plus socialement acceptables. Qu’est-ce que cette approche allait donner dans la remise en question du rapport à l’argent qu’il y a dans l’idée du dollar solidaire ?

Un dollar «sardines et cennes noires»

<doc1007|left>«Avec ce billet, nous avons voulu travailler avec des cennes noires, question de démontrer que la valeur du dollar n’est pas la même pour tout le monde», expliquent les deux artistes. Alors que pour certainEs, un dollar c’est un dixième de dix dollars, pour d’autres c’est au contraire une centaine de cennes noires… D’où l’idée de mettre des cent cennes dans une boîte de sardines – et d’y laisser la cenne des Etats-Unis qui s’y est trouvée et qui vient nous rappeler le monde d’échanges ouverts dans lequel on évolue. «La cenne noire est la plus petite unité monétaire, on ne peut pas gratter davantage un fond de tiroir et il est important de se le rappeler tous les jours.»

<doc1006|left>L’image de la boîte de sardines évoque également la solidarité. On imagine facilement un banc de ces petits poissons qui «se tiennent» et vont dans une même direction. La boîte de sardines se veut de surcroît un clin d’œil au vieil adage voulant que «l’argent n’a pas d’odeur». Au verso du billet, la clé de la boîte de sardine symbolise la recherche de solutions. Comme l’exprime Annie, «ouvrir cette boîte de sardines, c’est un peu trouver une piste qui, on l’espère, est porteuse de solidarité et d’espoir.» Avec ce billet haut… en saveur, les images foisonnent et devraient faire de cette édition du dollar solidaire un excellent outil d’échange et de discussion.

Qui sont ces deux artistes convaincuEs et convaincantEs ? Annie, 36 ans, a fréquenté le milieu de la danse et de la chorégraphie. Pierre, 41 ans, vient du milieu des arts visuels et a fait de la direction artistique. De leur rencontre est né L’ATSA, qui existe depuis 1997 en tant qu’organisme à but non lucratif, ainsi que deux magnifiques enfants, Béatrice et Ulysse.

L’ATSA crée des événements dans l’espace urbain pour provoquer la réflexion et alimenter le débat public sur des problématiques sociales, environnementales et patrimoniales. Leur site Internet, débordant de toute l’imagination qu’ils ont mise en œuvre et à l’œuvre au cours des dernières années, vous attend au www.atsa.qc.ca.

Voici quelques exemples de ce que vous y trouverez.

La banque à bas… à bas la banque !

<doc975|right>Si l’ATSA apparaît en 1997, c’est tout d’abord en raison d’un contraste frappant qui touche l’imaginaire d’Annie et de Pierre : lors du même bulletin de nouvelles, ils apprennent que les banques canadiennes réalisent un profit annuel record de 7,5 milliards $ et qu’un organisme communautaire du centre-ville de Montréal fait appel à la solidarité pour trouver une centaine de paire de bas afin de réchauffer les pieds de personnes sans-abri… Devant un paradoxe aussi vertigineux et pour ne pas rester impassibles, le premier projet de l’ATSA était né…

Ce tout premier projet – la Banque à bas – allait permettre à l’ATSA de définir son style et sa méthode d’intervention : choquer pour interpeller les consciences. Après avoir réalisé des guichets automatiques pour vêtements chauds à partir de poêles de cuisine récupérés et soudés ensemble, Pierre et Annie arrivent tambours battants devant le Musée d’art contemporain pour y disposer leur «banque à bas» à l’aide d’une grue mécanique. Le coup d’éclat est complet. Il saura attirer l’attention du public sur la gravité de la situation de l’itinérance à Montréal.

L’art comme catalyseur de rencontres

Comme l’explique Pierre, «l’ATSA déploie un souci constant pour la justice sociale mais aussi une préoccupation aiguë du sort d’une planète qu’un mode de consommation et de production met en péril. »

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Parmi leurs accomplissements les plus remarqués, notons L’État d’urgence, qui a été réalisé cinq fois depuis 1998. En gros, il s’agit d’ériger un camp de réfugiéEs en plein centre-ville pour permettre la rencontre avec les itinérantEs de Montréal, pour lutter contre l’individualisme et l’isolement, pour faire réfléchir sur le sens de la communauté. Le temps d’une semaine d’hiver, de grandes tentes sont érigées sur la Place Émilie Gamelin, plusieurs artistes animent les lieux, des repas sont servis, des vêtements sont distribués.

<img977|right>Le projet Attentat présente des similarités dans l’utilisation de l’espace public et dans l’utilisation de symboles forts. Le but ? Dénoncer la multiplication des véhicules utilitaires sports et sensibiliser sur leur impact. Le moyen ? Un gros véhicule encore fumant, qui gît sur la voie publique… L’image frappe et accuse en bloc consommateurs, gouvernements et industrie. Ce type d’action s’installe dans des lieux non conformes et vient ainsi rejoindre un autre public. Selon Annie, «l’art et la mise en scène en espace public réussissent à contourner les mécanismes de défense que tout le monde érige en écoutant les nouvelles ou en allant dans des lieux conventionnels de présentation culturelle.»

La dimension patrimoniale

Outre les dimensions sociale et écologique, l’ATSA a dans ses sensibilités un intérêt marqué pour la dimension patrimoniale, comme avec Murs de feu, réalisé en collaboration avec les pompiers de Montréal. Toujours dans l’esprit de la rencontre, 17 boîtes d’alarmes devenant des vitrines de l’histoire ont été installées en 2002 sur la «Main» à Montréal pour rappeler la mémoire du red light et de ses nombreux incendies. Un parcours piétonnier de deux heures visait à éviter que l’histoire ne parte en fumée ! Dans cette lignée le circuit FRAG, une composition de 22 panneaux graphique sur l’histoire de la Main est en exposition permanente depuis juillet 2004 sur le Boulevards St-Laurent. Vous pouvez aussi le visiter en ligne au http://www.atsa.qc.ca/document.asp?v=f&id=111 et une édition 2005 est en élaboration.

Une collaboration appréciée de part et d’autre

En marge de leurs nombreux engagements, l’expérience de collaborer avec le Collectif pour réaliser les dollars solidaires 2005 a représenté pour Annie et Pierre une manière de faire un lien avec un groupe qui travaille sur une question, la pauvreté, qui inspire leur événement récurrent, l’État d’Urgence qui devrait avoir lieu cette année du 23 au 28 novembre 2005. «Le Collectif fait pression sur le gouvernement. Ce travail concret doit être fait. Nous on ne suit pas au jour le jour les prises de décision politique.» Ils ont bien aimé le côté sensibilisation du projet : «Le fait que les gens l’aient toujours sur eux est très intéressant. La pauvreté est un drame au quotidien. À chaque fois que l’on sort son porte-feuille, notre dollar solidaire nous le rappellera.»

Annie et Pierre, merci à vous pour tout. De nombreux portefeuilles vous vaudront désormais un précieux coup de sardines ! Soulignons aussi la participation amicale de Johanne Chagnon, qui a réalisé la partie graphique de ce très stimulant projet.

Et maintenant, sardines, à l’assaut des portefeuilles en tant que parts du pouvoir vers un Québec sans pauvreté !

Pour en savoir sur la campagne des dollars solidaires, consulter la Soupe au caillou numéro 192 [en cliquant ici.->http://www.pauvrete.qc.ca/IMG/pdf/08-5-192-Bulletin_192-Dollars_solidaires_2005_version_6.pdf]