Le reportage diffusé jeudi soir à l’émission Enquête, à Radio-Canada, vient confirmer ce que le Collectif pour un Québec sans pauvreté – comme bien d’autres – dénonce depuis des années : le virage numérique à l’assistance sociale, porté notamment par le projet UNIR, provoque des effets graves, profondément inhumains et inacceptables.
En 2024, une lettre signée par 323 organisations et publiée dans ces pages, tirait la sonnette d’alarme : il y était notamment question de déshumanisation et de perte de qualité dans les suivis. Le gouvernement n’a pas écouté. Aujourd’hui, les conséquences sont là : dettes réclamées à tort, prestations coupées sans explication claire, dossiers perdus, délais d’attente qui se calculent en mois. Et derrière tout ça, des personnes qui ne savent plus si elles vont pouvoir manger, payer leur loyer ou simplement tenir le coup.
On ne parle pas ici d’une simple modernisation des services mais d’une déconnexion du ministère avec les réalités vécues. Avec la mise en place d’UNIR, la gestion des dossiers est désormais décloisonnée et traitée par une multitude de personnes qui ne connaissent pas les situations individuelles des personnes prestataires. Le lien humain est supprimé, ce qui peut rendre des situations difficiles encore plus difficiles pour les personnes en situation de pauvreté. Elles doivent répéter leur histoire, parfois même des événements traumatisants, à des interlocuteurs et interlocutrices différents, sans continuité ni assurance de suivi. Alors les erreurs se multiplient et des personnes assistées sociales sont plongées dans une détresse profonde.
Chronique d’un cauchemar annoncé
Avant même l’arrivée de l’automatisation et du décloisonnement des dossiers, les gens avaient déjà l’impression d’être traités comme des numéros à l’assistance sociale. Or, ce nouveau système ne fait qu’aggraver les choses.
Et pendant ce temps, la ministre de la Solidarité sociale, Chantal Rouleau, refuse d’écouter. Depuis des années, les groupes communautaires et de défense des droits lui adressent des demandes de rencontre, qui demeurent sans réponse. Les fonctionnaires de l’aide financière de dernier recours expriment leur désarroi devant cette situation, sans être entendus eux non plus.
Pire encore, le ministère de la Solidarité sociale s’enfonce dans le déni de la réalité. Son porte-parole soutient en effet que « le déploiement de la plateforme n’a entraîné aucun incident majeur » et que « celle-ci répond de manière plus appropriée aux besoins des clients. » Il ajoute même « qu’il ne peut établir de lien entre le traitement d’un dossier et la précarité ou la détresse psychologique de clientèles des services. » Des « clients »… Des « clientèles »… Ce vocabulaire en dit long sur la vision qui sous-tend cette réforme, dont le respect des droits ne semble pas faire partie. Et hier, à l’Assemblée nationale, la ministre n’a pas fait mieux, niant tout simplement la situation décriée par les prestataires.
Un déni de droits répété
Cette réforme s’est faite, encore une fois, sur le dos des moins nanti∙es qui voient leur droit à la sécurité financière ainsi que le respect de leur dignité menacés. Parce qu’on ne parle pas ici d’un programme comme un autre. On parle d’aide financière de dernier recours. De la dernière maille de notre filet social. De personnes qui vivent déjà des situations compliquées, parfois extrêmes. Le gouvernement ne peut pas traiter les demandes d’aide sociale de la même manière que les renouvellements de permis de conduire. D’autant plus que la Loi de l’assistance sociale, avec ses innombrables règles et dispositions, est d’une complexité considérable. Le minimum, ce serait donc d’offrir aux personnes la possibilité de parler à un∙e agent∙e attitré∙e, qui connaît ou finira par connaître leur dossier.
Parce que derrière toute demande d’assistance sociale, il y a des vies qui méritent mieux qu’un gouvernement qui les abandonne à la gestion froide d’un algorithme.
Serge Petitclerc, porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté.
Cette lettre a été publiée par Le Devoir le 28 mars 2026.




