Cette lettre a été publiée dans les Coops de l’information, notamment le Soleil le 06 octobre 2026
L’élection des troupes de Paul St-Pierre Plamondon marque un changement de gouvernement et renouvelle les visages au pouvoir. En matière de finances publiques, toutefois, la continuité risque de l’emporter sur le changement.
Les choix à venir s’inscriront dans une tendance plus large, à l’œuvre bien avant cette élection: celle d’un État sommé de maintenir coûte que coûte l’équilibre budgétaire, quitte à limiter son champ d’action en comprimant ses dépenses.
Depuis plusieurs décennies, la gestion de la dette publique tend à s’imposer comme une contrainte structurante de l’action de l’État.
Les choix gouvernementaux sont largement dictés par les exigences des marchés financiers mondialisés. Dans ce contexte où les leviers économiques apparaissent plus limités, les enjeux identitaires peuvent devenir un terrain privilégié d’intervention politique.
Cette transformation va de pair avec la montée du néolibéralisme, qui modifie le rôle de l’État et érige la discipline budgétaire, la réduction des dépenses et la responsabilisation individuelle en principes présentés comme allant de soi.
L’austérité tend alors à devenir la manière dominante de gouverner : réduire les dépenses, contenir les déficits, reconfigurer et affaiblir les protections collectives et donner davantage de place aux mécanismes de marché.
L’austérité n’est pas qu’une question de chiffres
Tous les principaux partis se sont engagés à respecter la Loi sur l’équilibre budgétaire en cas de victoire. Celui qui forme aujourd’hui le nouveau gouvernement s’est donné pour objectif d’atteindre l’équilibre budgétaire dès 2028-2029, conformément à cet engagement.
Son cadre financier prévoit une réduction de 6,6 milliards de dollars des dépenses liées à la «bureaucratie», en plus d’une réduction récurrente de 2,5 % des coûts de rémunération dans le secteur public sur trois ans, soit 1,6 milliard de dollars d’économies annuelles une fois la mesure pleinement implantée.
Derrière ces milliards se cache une question fondamentale: quels seront leurs impacts sur les personnes les plus exposées aux conséquences d’un recul des services publics et des protections sociales?
Une diminution de l’offre de services publics, un resserrement des critères d’admissibilité à un programme ou un manque de logements sociaux n’ont pas les mêmes répercussions pour une personne en situation de pauvreté que pour une personne mieux nantie.
Le nouveau gouvernement s’est par ailleurs fait élire en annonçant vouloir faire passer progressivement le taux d’imposition des sociétés de 11,5 % à 9,5 %, une mesure censée stimuler la croissance économique et générer, à terme, de nouveaux revenus. Le pari consiste donc encore une fois à réduire certaines dépenses tout en allégeant l’impôt des entreprises, dans l’espoir (maintes fois déçu) que la croissance économique compense les pertes de revenus.
Mais pourquoi se focaliser sur la colonne des dépenses, en cherchant où couper, plutôt que sur celle des revenus, en se demandant où se trouve la richesse et comment en prélever une plus grande part?
Quand le pouvoir économique glisse des mains
Quand le pouvoir économique leur glisse des mains, les gouvernements peuvent chercher à reprendre prise ailleurs. L’un des terrains qui leur reste est celui de l’identité : définir qui appartient au «nous» national et qui en est exclu.
En campagne électorale, la formation de Paul St-Pierre Plamondon a placé l’immigration au cœur de sa rhétorique sur le logement, les services publics et la protection du français. Elle prévoit de réduire fortement les seuils d’immigration, en diminuant de moitié l’immigration temporaire et en fixant le seuil d’immigration permanente à 35 000 personnes par année.
Le problème, c’est qu’en désignant l’immigration comme la cause principale de la crise du logement et des pressions sur les services publics, on occulte les causes structurelles de ces problèmes pour en faire porter la responsabilité à un groupe de personnes.
Ce glissement est dangereux, car il ouvre la porte au mépris de l’autre, à la stigmatisation et à la racialisation d’enjeux qui devraient pourtant être abordés sous l’angle des choix politiques. Un débat sur les ressources peut ainsi glisser vers un débat sur l’appartenance, opposant un «nous» à un «eux».
Le gouvernement nouvellement élu s’inscrit ainsi dans un contexte économique et politique plus large, caractérisé par la transformation de l’État, l’affaiblissement des protections collectives et la montée des discours identitaires.
Reprendre prise sur la richesse
Pendant ce temps, une question fondamentale risque de disparaître : comment partageons-nous la richesse collective? Un budget ne comporte pas qu’une colonne de dépenses, mais aussi une colonne de revenus. Lorsqu’un gouvernement affirme manquer d’argent pour financer les services publics et les protections sociales, pourquoi la première question est-elle toujours de savoir où couper? Pourquoi ne pas s’interroger plutôt sur les moyens d’accroître les revenus de l’État?
La Coalition Main rouge, dont fait partie le Collectif, propose six réformes fiscales représentant un potentiel de 20,3 milliards de dollars par année. Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir où couper, mais aussi comment mieux répartir la richesse.
Pour le Collectif, la lutte contre la pauvreté ne peut pas être dissociée de la répartition de la richesse. Affaiblir le filet social, c’est faire porter aux personnes les plus pauvres une part disproportionnée du coût des choix budgétaires.
L’austérité n’est pas la seule voie possible. Elle demeure un choix politique qui a des conséquences bien réelles sur la pauvreté. Avant de couper dans ce qui protège les personnes à faible revenu, il faut avoir le courage de demander où se trouve l’argent — et d’aller le chercher.
Marie-Ève Brunet, co-porte-parole
Serge Petitclerc, co-porte-parole




